Epiphanie

forum de la communauté des joueurs du jdra epiphanie
 
AccueilFAQRechercherMembresGroupesS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

 Bérénice, vicomtesse de Ventadour

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1, 2
AuteurMessage
Jezabel Charlotte

avatar

Messages : 1843
Date d'inscription : 15/09/2008
Localisation : NY ou CLUB DE L'ABSYNTHE

MessageSujet: Re: Bérénice, vicomtesse de Ventadour   Mer 11 Nov - 0:15


Depuis quand suis-je amoureuse d’Ambre ? Est-ce depuis l’instant où j’y ai mis les pieds pour la première fois, encore enfant, abasourdie par la richesse de ses voix, éblouie par l’éclat de ses couleurs, enivrée par la variété de ses parfums ?

Des mouettes sur la jetée de sable doré, des navires majestueux aux voiles de soie et oripeaux majestueux, des marchands d’épices et de tissus et des colporteurs de ragots, des troubadours et jongleurs bariolés… La Citadelle d’Ambre. Cœur immobile et immuable d’Ambre.

Et les Ambriens, cœurs pulsants de cette cité, gardes dignes et hieratiques arborant fierement la Licorne sur leurs torses bombés, artisans aux tabliers de cuir, taverniers sentant la bière et le saucisson à l’ail, matrones suivies de ribambelles d’enfants piaillants, donzelles aussi fleuries que les bouquets qu’elles portent.

Quand suis-je tombée amoureuse d’Ambre ?

Moi, qui suis fille du Logrus, vagabonde folle du Labyrinthe, convoitant secrètement le trône de mon Aïeule Titania et rêvant de réunifier les pouvoirs temporel et spirituel du Chaos, moi, me découvre un attachement non feint pour Ambre, pour la terre d’Ambre, pour son peuple.

Le plus insignifiant de ses habitants a pour moi plus de valeur que le joyau le plus étincelant d’une Ombre. C’est étrange, la liesse et la tristesse des ambriens modèlent ma joie ou ma peine, comme des mains intangibles, sculptant le Logrus que je suis. C’est étrange, le sourire d’une femme ambrienne inconnue allant au lavoir à l’aube peut m’éclairer la journée comme un rayon de soleil…

Je quitte la Citadelle d’Ambre dès que j’en ai la possibilité. Je sors en ville, je vais à la rencontre du peuple dont je suis Régente. Timidement. A la sauvette. A la dérobée. Craintive, le cœur tambourinant dans la poitrine. Comme une jeune donzelle allant à son premier rendez-vous galant. Je me pare d’un visage, d’un nom. Et j’y cours, portée par les ailes d’un désir que je peine à m’expliquer.

Tout m’intéresse, tout m’émerveille. Les fleurs aux balconnières de fer forgé. Les colombes s’envolant d’une fontaine. Les divagations dans une taverne d’un garde à la retraite au sujet de la politique d’Ambre. Les confidences de jeunes filles allant s’acheter des rubans. Les récits mirobolants d’un marchand de passage. L’esquisse d’un peintre. L’écho régulier du marteau frappant l’enclume dans une forge. Le hennissement des chevaux devant une auberge. L’éclat cristallin de l’eau éclaboussant une fontaine.

De jour comme de nuit je cours à la rencontre d’Ambre. Je me délecte des rencontres. Je m’en nourris pour penser et agir non en Bérénice, mais en Régente. Non en despote égocentrée, mais en souveraine dévouée à son peuple et sa terre.

Mes apparitions publiques ne sont pas très fréquentes. Mais à chaque fois j’en prends le plus grand soin. Rien ne m’insupporte plus qu’un discours enflammé sans conséquences tangibles. Je n’aime pas promettre. Et je ne donne les promesses que je suis certaine de pouvoir réaliser.
Mais je veille à rester disponible pour mon peuple et à son écoute : les audiences privées et informelles ne sont pas rares.

Ce ne sont pas les Ambriens qui me sont sujets et serviteurs. Non. C’est moi, la Régente, qui suis à leur service.

Oui, je recherche l’affection d’Ambre.

Sous toutes ses formes. Loyauté. Confiance. Respect. Admiration. Confidence. Fierté. Affection…

Je suis incapable de choisir entre l’Epée et la Coupe.
Mon père m’a reniée.
Ma mère m’a reniée.

Oui, je cherche l’affection d’Ambre.

J’en ai besoin. Comme un poisson a besoin d’eau pour vivre. Comme une fleur a besoin de soleil. Comme un enfant a besoin de se blottir dans les bras aimants de ses parents.
Moi, j’ai besoin de me sentir aimée du peuple d’Ambre. J’ai besoin de me blottir dans ses bras. J’ai besoin de sentir cette affection dans les yeux de ceux qui me croisent.

Qu’ai-je fait pour Ambre ?
Le traité de paix et d’émancipation du Chaos, obtenu par le Champion d’Ambre. La fin de l’humiliation.
L’armée des mercenaires de Dalt. C’est l’œuvre du seigneur Aeni.
Une guerre et une destruction évitées. Encore grâce à Aeni.
Revanche sur les marchands de Rebma. Regain de fierté des Ambriens. Mais dégradation des relations avec Rebma.
Fondation de l’Académie des Beaux Arts. Formation et appel aux mécénats.
Jour de la Clémence. Il faudra repenser le système judiciaire.
Assainissement de la cassette du trône d’Ambre. Garce aux réductions drastiques des frais de fonctionnement et des frais de prestige.
Refonte de la flotte. Ça, c’est Gérard et ses enfants, Bran et Branwen.
Refonte de la Garde de la Licorne. Entrainement d’élite. C’est Willem « la Main » qui prend en charge. On revoit aussi l’équipement : armes, armures.
En cours : création d’un Conseil, refonte du système des taxes. Gestion au quotidien du conflit larvé entre Batons et Denier. Ça devient nocif pour la cité. Mais comme ça implique la famille, je dois y veiller personnellement. Alors que j’ai autre chose à faire. Comme faire cohabiter l’aristocratie traditionnelle et la méritocratie émergente. Pour le bien d’Ambre.

Comme le répète parfois tata Fiona, le burn-out me guette. Je me sens épuisée. Parfois. Souvent. Alors je quitte la Citadelle et vais me ressourcer à Ambre.

Moi, qui ne suis même pas harmonisée à la Marelle, je cherche réconfort dans les cœurs pulsants d’Ambre, dans sa sève, son peuple.

Certains soirs, j’échappe à la folie et cette angoisse sourde qui suinte comme le sang d’ambre sur ma peau me jetant dans la foule, m’y dissolvant, comme dans les brumes du Logrus. Je me rappelle une nuit où j’étais Euridice, je m’étais mêlée à une fête. Un mariage. J’avais repensé à Florimel et Swaywill. A la conception de Vargasse. A ma mère et mon père… Un des menestrels qui avait partagé avec moi son pain m’avait demandé pourquoi j’étais pensive. Il m’avait pris la main et tenta d’établir un contact psychique. Je l’ai laissé entrer. Dans le hall de mon esprit, il a vu une lame brisée au sol, et une coupe vide dans une flaque de vin séché. J’avais pris peur, non de lui, mais de moi, de cette angoisse que je pouvais déverser sur lui. Alors j’ai relevé les barrières de mon esprit. Il versa du vin dans sa coupe et me l’offrit.

Cette nuit-là, j’étais rentrée à la Citadelle à l’aube.

En chemin, j’avais cherché dans le ciel palissant l’étoile jumelle…


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://sites.google.com/site/rosesetsronces/home
Jezabel Charlotte

avatar

Messages : 1843
Date d'inscription : 15/09/2008
Localisation : NY ou CLUB DE L'ABSYNTHE

MessageSujet: Re: Bérénice, vicomtesse de Ventadour   Ven 20 Nov - 17:59





En mutilations
Lamentations
L’anneau-présent
Au doigt  prison
Régénération
Des lacérations
La chair à nu
Le cœur annelé
Aux pieds du Trône
Ecartelée
En génuflexion
Expiation
Calice et Lame
Rejettent l’âme
De leur rejeton
Prosternation
L’ichor des veines
Ambre qui saigne
Régente en pleurs
Rit le Bateleur
L’annihilation
Déification
Luit dans le ciel
L’étoile jumelle

Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://sites.google.com/site/rosesetsronces/home
Jezabel Charlotte

avatar

Messages : 1843
Date d'inscription : 15/09/2008
Localisation : NY ou CLUB DE L'ABSYNTHE

MessageSujet: Re: Bérénice, vicomtesse de Ventadour   Lun 23 Nov - 0:42


Des mains habiles rajustent le drapé sur mon épaule. Replacent la mèche de cheveux d’un blond doré échappée comme une spirale indomptée du ruban de soie bleue. Je reste immobile, comme une poupée de porcelaine, le regard figé sur le reflet de celui qui m’esquisse.

Ils sont plusieurs à vouloir me coucher sur le velours de leurs feuillets. Fusain. Charbon. Encre… Entre le blanc vierge et le noir insondable, ils croient pouvoir donner forme et profondeur à l’être qu’ils dévisagent : moi. Moi, qui, hier encore étais dans les rangs de ceux qui peignent, ces étudiants en faux-semblants et trompe-l’œil. Rampants devant l’icône vivante du Maitre.  


* * *
J’étais une étudiante des Beaux-arts d’Ambre. Venue pour le cours du Maitre. Comme tant d’autres. Mais je fus la seule Elue. Non point disciple. Modèle. Oui, je souhaitais non apprendre à dessiner comme le Prince Brand, mais à être dessinée par lui.

Le Maitre était mécontent des modèles habituels. Pire, il baillait, sans prendre soin de cacher son ennui et son indifférence. Je suis venue face à lui, prenant soin de cacher mes traits sous un voile noir. J’ai balayé d’un revers de la main les innombrables pots de peintures et les papiers précieux. Murmure de l’indignation des rampants et silence amusé du Maitre. J’ai posé alors sur le chevalet un feuillet blanc. Un pot d’encre noire. Un pinceau fin de poils d’écureuil, flamme rousse au bout d’un bâton de bois.

Et une écharpe de soie noire.
Il hausse un sourcil. Je m’approche et la lui noue, cachant ses yeux. « Dessinez-moi », je lui chuchote laissant glisser à terre mon voile. Murmures dans la foule des rampants.
« Dessinez-moi, maintenant... »
Je pose le bois du pinceau dans sa main tendue. La guide, prenant soin d’éviter tout contact direct – je n’ai pas oublié qu’il est fils de la Magie – et pose la flammerole rousse du pinceau sur mes lèvres.
« Sans me voir… »
J’articule seulement, laissant le pinceau glisser sur le mouvement des lèvres, sur les mots inaudibles.

Les rampants sont silencieux.

Je reste immobile. Une Vénus blonde qu’aucune brise ne fait frissonner. Seule la respiration me différencie d’une Galatée sans vie.
Je repense d’un coup à la Plaine des Statues Qui Hurlent. A celle qui ne hurle pas. J’ai envie soudain de hurler. Le mouvement du pinceau sur ma peau ralentit. Je réprime ce sanglot, ravale ce vertige face à l’immensité de l’Abyme.
Je sais que la flamme du pinceau l’a senti. Brand est attentif au moindre changement dans ma respiration. Au moindre battement du cœur.

Retenir son attention, c’est déjà un exploit. Alors qu’ai-je fait pour qu’il veuille me protéger ? Qui est pour lui cette Bérénice ?
Mais en cet instant, Bérénice est loin. Rien en moi ne la rappelle. Rien, si ce n’est le sang dans mes veines, l’ichor ambré, qui pulse à mes tempes. Si ce n’est ce cœur qui bat, saccadé, au rythme des souvenirs et de l’instant présent. Venant ici, je n’étais qu’une poupée de porcelaine, un masque, un fetch. Lorsque le pinceau de Brand s’est posé sur moi, j’ai su mon nom : Athénaïs. Dérivé du grec ‘immortel’. L’Art est immortel.

Sommes-nous vraiment immortels, nous, fils et filles de la Lignée Royale d’Ambre ? Rejetons du Rouge. Gouttes de sang de Lilith dans un Eden de fleurs.
Sommes-nous immortels, nous, spectres de la Marelle ou du Logrus, à la fois leurs émanations et leurs nourritures ?

Je réalise l’ironie de ma situation : je suis peinte par l’Atout vivant. N’est-ce pas une preuve d’affection ? Je bois cette affection par tous les pores de ma peau… Brand, j’ai besoin de vous !

Ai-je encore le droit ce nommer celui qui m’a engendré ‘père’ ? Je l’ai déçu. Plus d’une fois. Il m’a renié. Maintenant il a un fils. Un fils qui a choisi l’Epée et qui en fut choisi à son tour. Je n’ai nul ressentiment envers ce fils : il est mon cousin, nous partageons le même sang. Il est honorable, sincère. Nous sommes unis par l’amour infini pour Ambre. Infini ou fanatique, c’est selon.
Suis-je en colère envers mon géniteur ? J’ai attiré son attention. Mais échoué à retenir son affection… J’ai renoncé à la Coupe. Qu’importe le motif, j’ai renoncé à l’espoir de le sauver, je me suis détournée de lui. Nulle colère : je suis la seule fautive !
Pardonne-moi !
La nuit, ta fille se blottit parfois contre le seul présent que tu lui a fait, après le présent de vie. Mais la lame reste froide. Aucune étreinte ne la réchauffe. Seulement la chaleur du sang qu’elle fait couler, et ce pour quelques instants…

La poupée au teint de porcelaine sourit, le regard rivé sur l’homme roux qui la peint. Voit-il les hurlements de la statue qu’elle est ? Les rampants, eux, ne les voient pas. Ma joie, comme la tristesse, ne peut être partagée qu’en communion. D’ailleurs, le Maitre a congédié d’un geste excédé ces badauds curieux grimés en artistes.

* * *
« Ce portrait vous satisfait-il ? »
Brand est sérieux. La question n’est pas seulement rhétorique.

Sur la feuille blanche, les lignes épurées de ma silhouette, courbes déliées, une main offerte vers l’avant, paume ouverte. Le visage esquissé, par quelques détails qui avaient retenu l’attention du pinceau roux, la bouche, les pommettes, la courbe du nez, la cascade de cheveux… Les yeux sont clos. Comme un frémissement de cils.
Je me rappelle, une fois, à l’Ombre-Terre, il avait dessiné ainsi Bérénice : endormie, les yeux clos.

A quoi suis-je restée aveugle ? A quelle réalité mes yeux demeurent fermés ?

Quels souvenirs ai-je offert au Logrus ? À l’Abyme ? Quels souvenirs ont été anéantis en moi, volontairement ou non, par ma propre main, ou par une autre ? Quels délices et quels supplices ? Quels gouffres et quelles extases ? Quels regrets et quelles espérances ?

Brand m’avait toujours fasciné. Insaisissable. Comme les circonvolutions des brumes du Logrus. Je n’ai jamais réussi à la croquer : toutes mes esquisses étaient incomplètes. Faussées. Comme des ombres pales et brisées.
Mais j’ai toujours aimé qu’il me dessine. C’est viscéral. Charnel.

Je roule la feuille. Noue un ruban.

Brand attend ma réponse. Je dénoue doucement l’écharpe sombre. « Je garde ce portrait, Prince. En souvenir de vous », lui dis-je, « Je voudrais vous offrir, à mon tour, un souvenir de moi ».
Il ne se dérobe pas à ce contact. Il ne tente pas de briser les barrières mentales et psychiques que j’avais dressées par précaution.
A mon tour j’ai l’impression de n’être qu’un pinceau qui se pose sur ses lèvres.

* * *

La véritable fidélité est celle de l’instant. Etre pleinement dans l’instant. S’y dissoudre de tout son être. Ce sont les mots de Bérénice.

Moi, Athénaïs, je reprends cette devise. Mon immortalité est celle de l’instant. De cet instant particulier.
Je comprends que mon enveloppe de poupée de porcelaine, mêlant candeur et perversité, fragilité victorienne et courbes de Fragonard, était sculptée pour cet instant. Ces instants.  

* * *

Ils sont plusieurs à vouloir me coucher sur le velours de leurs feuillets. Mais un seul me peint. Non plus par son pinceau. Mais par son regard. Ce regard est ce pinceau qui me donne consistance, qui me rend tangible, ici et maintenant.

Lorsqu’il détournera ses yeux, je retournerai aux brumes des souvenirs, aux brumes du Logrus. Je réintégrerai le ruisseau du sang dont je ne suis qu’une goutte et y mêlerai mes souvenirs. Ce seront ses souvenirs…
Je l’accepte.
Tout comme j’ai accepté de n’avoir effleuré qu’une parcelle infime de cet être de complexités insalissables qui est Brand.

Suis-je un ‘cadeau de remerciements’ ? Suis-je un appel en détresse de ce serpent en manque d’affection plus grand encore que son amour du pouvoir ? Je suis injuste : Bérénice aime Ambre. Sincèrement.
Elle aime Léonard. Et le hait tout aussi intensément.

Et cet être trinitaire…
Etranges, les pétales de cette fleur de lys : un écrin de verdure, puis trois pétales extérieurs, et enfin trois pétales d’une blancheur immaculée. La symbolique n’en garde que trois, retenus par un anneau.




Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://sites.google.com/site/rosesetsronces/home
Jezabel Charlotte

avatar

Messages : 1843
Date d'inscription : 15/09/2008
Localisation : NY ou CLUB DE L'ABSYNTHE

MessageSujet: Re: Bérénice, vicomtesse de Ventadour   Mer 25 Nov - 0:03



Père ! Tu restes dans ce cercueil de cristal, transparent, comme mes larmes que je ravale. Ces larmes qui ne peuvent que profaner l’écrin de la demeure de ton corps. Je reste là, plantée debout, comme une courtisane attendant une audience que tu ne m’accorderas pas.

La branche de cerisier en fleurs que j’avais pris pour toi perd ses pétales. Ils tombent, lentement, ils choient à terre, aucun vent ne les porte. Je ne desserre pas les dents, ni en suppliques, ni en lamentations.

C’est drôle : d’ici je crois entendre les visiteurs murmurer des ragots sur mon compte. Ou plutôt, sur le compte de cette inconnue au regard froid, immobile devant la sainte relique du Prince, alors que d’autres se prosternent, se roulent à ses pieds, prient, déposent offrandes et baisers. Cette inconnue-là, elle, reste immobile, depuis des heures.

Mais, avoue-le, Père, les gémissements et lamentations t’ont toujours agacé, tout comme ces effusions d’affection mièvres. Et les suppliques te laissent indifférent.

Alors laisse-moi te féliciter : tu as enfin un fils, un héritier. Il a choisi l’Epée et fut choisi par l’Epée. Il porte une des lames d’Osric. Une lame nouvelle, forgée pour lui. Une lame qu’il a nommée et qu’il continuera de forger, dans le sang et la vie, dans l’idéal qu’il a embrassé. Tu as choisi un héritier digne. Il est, comme toi, Champion d’Ambre…
Laisse-moi te féliciter. Le bonheur que j’éprouve te sachant enfin heureux, comblé par cet héritier, est sincère.

Tout comme ma tristesse d’être celle qui a échoué. Celle qui t’a déçue. Celle qui a su attirer ton attention, mais qui n’a pu garder ton affection. Ce que je garde, c’est la lame que tu as forgé pour moi, cette lame dont le pommeau est ceint d’une pierre bleue ; je l’ai nommée « Real ». Parce qu’elle est « réelle », seule et unique, sans ombres et sans reflets. Parce que c’est toi qui l’a forgé. De tes mains. Parce que l’éclat de son cristal bleu est aussi froid que celui de tes yeux…

C’est un constat. Je ne me plains pas. L’amour, l’affection, ça ne se commande pas. Ça ne se demande pas. Je ne sais même pas si ça se gagne…

Je me tourne vers d’autres pour y chercher cette affection qui me manque tant. Un regard admiratif ou alangui. Une étreinte fugitive, à la dérobée. Me mêler à la foule, plonger dans cette mer humaine… Voilà une ivresse que je n’avais jamais ressentie !

Pourtant, qui suis-je en train de duper, si ce n’est moi-même ?!

Il a suffit de sa seule venue, de sa seule présence, d’un seul de ses regards, du premier de ses mots… Et le sang pulse aux tempes, je happe l’air, soudain lourd et poisseux, comme les brumes du Logrus, ou brulant et raréfié, comme le vide sur les bords de l’Abyme…

Père ! Où le chercher ? Qui est-il ? Grace-Finesse-Perspicacité : qui est-il ?

Père ! Toi qui arpentes les songes, toi qui pénètres les rêves secrets, l’y as-tu rencontré ?

Mais tu restes silencieux. Toujours silencieux… Le dernier pétale est tombé à terre. La branche dénudée du cerisier glisse de mes mains et tombe à sa suite.

Souhaite-moi bonne chance, Père ! Une longue journée m’attend. Des regards sont rivés sur moi, et je n’ai pas le droit de les décevoir.

Mes pas sont silencieux dans la Cathédrale. Les dalles jadis de marbre sont teintes d’une chaleur organique, depuis que le sang de la Licorne les avait maculé. L’on dirait de l’ambre… Sacrifice d’une cruauté et d’une tristesse infinies. Sacrifice nécessaire.

Je pars dans la nuit d’Ambre.

Sur une place éclairée par des torchères un troubadour joue d’une guiterne… non, une balisette, je reconnais aisément la gamme des neuf cordes. Malgré moi je ralentis. Les images de cette étrange soirée me reviennent, par bouffées, par sanglots, par ces larmes qui coulent et que personne ne voit.


Il y a une légende de l’Ombre Terre, la vida d’un troubadour du XII siècle :
"Jaufré Rudel de Blaye fut un homme très noble, prince de Blaye. Il s'éprit de la comtesse de Tripoli, sans  la  voir,  pour  le  bien  qu'il  entendit  dire  d'elle  aux  pèlerins  qui  venaient  d'Antioche,  et  il  fit à  son sujet de nombreux "vers", avec de bonnes mélodies, [mais] de pauvres mots. Et par volonté de la voir, il  se  croisa  et  se  mit  en  mer.  Il  tomba  malade  dans la  nef  et  fut  conduit  à  Tripoli,  en  une  auberge, comme mort. On le fit savoir à la comtesse ; et elle vint à lui, jusqu'à son lit, et le prit entre ses bras. Il sut  que  c'était  la  comtesse  et  sur-le-champ  il  recouvra  l'ouïe  et  l'odorat  ;  et  il  loua  Dieu  de  lui  avoir maintenu la vie jusqu'à ce qu'il l'eût vue. Et c'est ainsi qu'il mourut entre ses bras. Elle le fit ensevelir dans  la  maison  du  Temple,  à  grand  honneur.  Puis  elle  se  fit  nonne  ce  jour  même,  pour  la  douleur qu'elle eut de sa mort."

« Dieu qui fit tout ce que l'on voit
Et forma cet amour lointain,
Me fasse don, que n'ai au cœur,
Que je vois cet amour lointain,
Réellement, en tel asile,
Que la chambre et que le jardin
Me semblent toujours un palais.

Il dit vrai celui qui m'accuse
De désirer amour lointain.
Car autre joie tant ne me plaît
Comme jouir d'amour lointain.
Mais mon désir est repoussé.
Mon parrain m'a jeté le sort
Que j'aime et que ne sois aimé.

Mais mon désir est repoussé :
Qu'il soit donc maudit le parrain
A qui je dois de n'être aimé ! »


Pourquoi, Léonard, pourquoi ?
Que c’est-il passé dans ce château aux quatre tours ? Deux routes qui se croisent…
Ecartèlement-triple déchirure…

Comment ça a pu arriver, Léonard ?

Sifflote-moi, Léonard, cette mélodie encore une fois, que je replonge dans le gouffre de l’Abyme ! Chuchote-moi, ce que les battements saccadés de mon cœur rythment. Murmure-moi…


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://sites.google.com/site/rosesetsronces/home
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Bérénice, vicomtesse de Ventadour   

Revenir en haut Aller en bas
 
Bérénice, vicomtesse de Ventadour
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 2 sur 2Aller à la page : Précédent  1, 2
 Sujets similaires
-
» [E11] J5 Nice - Rhône-Alpes
» [ED11] [Inscriptions J5] Nice - Rhône-Alpes, le 26/01
» Du surnom de la Comtesse qui est Vicomtesse
» U2 à Nice le 15/07/2009
» Nouveau joueur sur Nice

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Epiphanie :: Général :: AMBRE-
Sauter vers: