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 Artemi, Seigneur de Mazerolles (Gascogne)

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Jezabel Charlotte

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MessageSujet: Re: Artemi, Seigneur de Mazerolles (Gascogne)   Mar 9 Sep - 17:33

25 juillet 1212: prise de Pennes-en-Agenais par Simon IV de Montfort

Du 02 juin au 27 juillet : 8 semaines de siège


* * *

Partie 1.

2 mai 1212. Toulouse.



« Toujours en vie, Seigneur Artemi ! »
« Dieu me garde, Comte, afin que je vous serve, vous, et le pays de notre langue… » le jeune chevalier blond s’inclina gracieusement.

Sur son épaule, une cape poussiéreuse, un baluchon avec la guiterne et quelques vivres. Aux cotés deux lames, tellement dissemblables et pourtant un œil entrainé y verrait la marque d’un seul et même forgeron. L’une est courbe et ouvragée au fourreau sobre de cuir bruni. La seconde lame est droite d’acier clair et lumineux, et son fourreau porte les rubans entrelacés jadis d’azur de pourpre et d’or, devenus d’un bleu délavé, d’ocre et de paille.

Le comte Raymon de Toulouse, sixième du nom, vint donner l’accolade à son vassal et sans ménagements pour le voyageur le mena vers un groupe de routiers agenais.

« Ne me blâmez pas de vous priver du repos, mais vous allez repartir dans l’Agenais. Montfort progresse. L’Albigeois et le Quercy n’ont pas tenu. Alors vous allez l’arrêter. Ou du moins le ralentir…  à Penne. », il posa la main sur l’épaule d’un homme grand, massif, portant un bras en écharpe, sans doute une blessure récente, et dont la voix rieuse avait des accents chantants de Navarre. « Seigneur d’Alfaro, j’ai le plaisir et l’honneur de vous présenter notre rossignol : chevalier Artémi de Mazerolles… »

L’homme se retourna.

Cet air de défit larvé dans le sourire… ces yeux de velours sombre, en amande, mauresques… et cette cicatrice sur la tempe, éclaboussure en tache d’encre sur la peau burinée par le soleil et les vents… cela ne peut…

C’est donc lui, cette légende, l’homme qui a mis à sac le camp des croisés sous les murs de Toulouse en juin dernier… L’homme qui fit battre en retraite Simon de Montfort…

« Hugue… »
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Jezabel Charlotte

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MessageSujet: Re: Artemi, Seigneur de Mazerolles (Gascogne)   Mar 9 Sep - 17:34

* * *

Partie 2 .

xx juin 1212, Château de Pennes-en-Agenais.


L’Agenais s’étale à mes pieds… Vallées, collines, vignes à l’abandon… La Tancanne rejoint le Boudouyssou, leurs eaux coulent, deux ruisseaux moribonds aux pieds de cet éperon rocheux où se niche le village et le château.

http://www.jpdugene.com/camping_car/images/2005-05_cantal_haut_languedoc/2005-05-01/197_chateau_penne_d_albigeois.jpg

http://www.jpdugene.com/camping_car/images/2005-05_cantal_haut_languedoc/2005-05-01/201_penne_d_albigeois.jpg

L’air est si pur en cette matinée, que je le bois jusqu’au vertige !

Loin, au sud-est, les terres de Moissac. Plus loin encore, au sud-ouest, le domaine de Marsans… C’est la Gascogne qui est devant moi. C’est la Gascogne qui me regarde !...

« Encore plongé dans vos rêveries, Rossignol ? »

Je me retourne. La silhouette imposante d’Hugue d’Alfaro s’encadre dans l’embrasure de la porte. Je ne l’avais pas entendu monter… Excellent chasseur, m’avait-on dit, féroce et silencieux comme un loup des Pyrénées.

C’est de Navarre qu’il est venu, lui et les siens. Des routiers, des mercenaires à la recherche de fortune et de gloire. Terreurs pour les uns, protecteurs pour d’autres. Je me rappelle encore notre première rencontre. Houleuse… N’empêche qu’il m’avait sauvé la vie…

* * *

C’était à la chasse avec Père, je me le rappelle…
Je m’étais laissé distraire et vagabondais au hasard de mes pensées. C’est là que je le vis, jeune routier prétentieux et téméraire, appliquer quelque pastourelle à la lettre, avec l’une des jeunes lavandières. La fille me vit, et reconnut le jeune héritier du comte de Gascogne ; poussa un glapissement et se débattit.
Il la laissa partir et me railla. Nous ne nous étions point présentés, et j’avais jugé inutile de préciser à ce moment là de préciser mon nom. Je relevai la raillerie en disputatio. Mais la joute verbale se transforma rapidement en une empoigne. Nous roulâmes…
Puis j’hurlai, car nous tombâmes dans un trou… sur une masse poilue qui rugit… je sens le souffle fétide de l’animal trappé et enragé… et un bras qui m’empoigne et m’arrache cette étreinte funeste. Ma tête cogne contre la paroi de terre battue… sonnée, je ressens la lutte plus que je ne la vois… le charme s’étiole… l’ours rugit, agonisant. L’homme rit, le visage ensanglanté et s’écroule à mes pieds. De sa tempe, le sang s’écoule… trop rapidement.
Je sens la panique m’envahir… Et pourtant, je m’agenouille près de lui, et le berce, comme Mère le fait, lorsqu’on lui amène quelques chevaliers gascons blessés aux joutes…
Il ouvre les yeux. Me demande mon nom… Le répète, m’appelant Ambroise l’Alouette, avant de perdre connaissance.
Il m’est officiellement présenté quelques jours plus tard…

* * *

« Ne vous tourmentez pas, Rossignol ! Les demoiselles accourront à votre chant… lorsque nous rentrerons victorieux ! »

« Et vivants… » rajoute-je, rougissant malgré moi à cette taquinerie. Il est vrai que j’ai un certain succès dans les reliquaires de nos cours courtoises que sont les hospices improvisés par nos dames et les veillées sur les remparts. Il est vrai aussi que je suis le seul à m’obstiner de ne point donner incarnation aux ritournelles de Bernard de Ventadour ou de Peire Vidal…

« Otez-moi d’un doute, chantre du Trobar, vous n’êtes point un Bonhomme ?... » Seigneur d’Alfaro entre et inspecte mon repas auquel je n’ai point touché, il boit le vin à même la carafe. Toujours cette étincelle de malice et de défi dans son regard… « Non », continu-t-il, « vous n’êtes pas un homme saint : ôter la vie ne vous répugne pas. Je ne vous ai jamais vu combattre, mais l’on vous dit adversaire redoutable… Survivant légendaire, vous l’êtes aussi : le Grand Mazel vous a épargné, Carcassonne, Termes… Et je ne parle pas des escarmouches sur les routes ! Et vous ne portez nulle égratignure… C’est que Dieu ou le diable vous protège … »

« Je préfère croire que c’est Dieu. », dis-je, le toisant à mon tour. Il n’a rien perdu de son arrogance passée… « Je ne suis pas un saint, ni un moine, vous le savez. Je suis au moins autant hérétique que vous, puisque la Bulle proclame hérétique toute personne prêtant assistance au hérétiques. Mais je ne puis accepter le dualisme absolu en mon cœur… Je ne le puis plus… » ma voix est rauque. J’ai soudain soif. La gorge me brule. Je sens cette chaleur étouffante, ce gout poussiéreux des pierres que nous léchons pour tromper la soif… Comme à Termes… Je lui prends la carafe des mains et termine les quelques gorgées de vin restantes.

« Venez », dit-il, « venez, et vous verrez que seul un diable peut s’acharner autant sous nous… et si c’est lui qui vous protège, priez-le pour nous. Car Dieu ne m’entend pas… »

Nous descendons. Dans la cour du château se trouve le puits. « Sec ? » souffle-je dans son dos, lorsque nous passons devant le puits dans la cour. Hugue hoche la tête, « Bientôt… »
Mais dans les fondations, il existe un autre accès à l’eau : un puits secondaire, souterrain, plus profond encore.

Nous descendons. Mes tempes commencent à pulser… Des flammes dorées dansent en vision périphérique… Des flammes dorées et rougeoyantes… Crépuscule !

Nous descendons, mais je connais déjà la crainte qu’Hugue va me confier.

* * *

Je referme la porte de fer forgé dans un grincement. « Il est sec. Ou le sera dans quelques jours… », dis-je, sans regarder le puits, « Tancanne et Boudouyssou ne sont plus que ruisseaux… »

Hugo ne me laisse pas finir. Il me tord le bras et me plaque contre le mur. « Vous êtes là, à chaque siège où les nôtres crèvent de soif. Eux meurent. Vous, vous rester en vie. Pourquoi ?! Nous prions, mais le démiurge mauvais ne laisse pas nos prières monter au ciel. Il nous tourmente … Il dessèche les rivières et les puits… Ou bien c’est vous qui le faites ?... »

Sa main desserre ma gorge, mais pas assez pour que je puisse lui être intelligible. Les flammes dorées dansent de plus belle autour de nous…
Il continue « Je connais bien la tour écroulée qu’est Mazerolles. Je connais la fratrie des Mazerolles… Vous ressemblez à eux, oui, votre visage, votre accent… Mais je n’ai jamais entendu parler de vous avant cette maudite croisade. Vous avez intérêt à me l’expliquer clairement, Rossignol ! »

Il desserre son étreinte et me jette à terre.

Je rampe entre les flammes dorées, m’agrippe au puits pour me relever. La Magie me colle à la peau… Elle est ma seconde peau depuis tant d’années, déjà ! Qui suis-je ? Ambroise ou Artémi ? Parfois je doute… Mais la plupart du temps je n’y pense tous simplement pas…
Je regarde dans le puits. Les flammes s’écartent de l’eau miroitante. Est-ce Artémi qui voit Ambroise, ou bien Ambroise qui fixe Artémi ? Je vois le reflet articuler les mots que ma voix prononce…

« Mon nom…est …Ambroise…de … Marsans… »

Les flammes sont soufflées.

Je me retourne. Hugue fait jaillir fébrilement quelques étincelles de briquet en silex et rallume la torche. Je touche sa cicatrice sur la tempe, « L’ours vous avait arraché la veine, vous rappelez-vous ? »
Il me regarde, comme si j’étais un revenant.

Alors je me penche sur le puits et y fais tomber quelques gouttes d’eau de la source de Césarée. Je sais que le psaume que je chantonne en notre langue ne pourra muer les ruisseaux en torrents, mais le puits ne sera pas asséché... pas encore…

Hugue remonte la cruche ruisselante. Nous buvons.
« Alouette Ambroise… », me dit-il, « vous n’êtes pas un rossignol… mais une sacré Alouette… »



(la suite est à venir)
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MessageSujet: Re: Artemi, Seigneur de Mazerolles (Gascogne)   Mer 10 Sep - 12:10


Partie 3.

15 juillet 1212, Château de Pennes-en-Agenais.



« Rossignol, faites encore un miracle ! », le chuchotement de l’homme massif coule dans le puits desséché et se répercute en grondement sourd sur les parois.

« Seigneur d’Alfaro, je ne peux faire plus… », ma voix est faible et maitrisée, malgré mon épuisement à la fois magique et physique : le temps me rattrape, je le sens de plus en plus, le Crépuscule m’appelle à lui… Comment expliquer cela à un… un profane ? Et pourtant j’essaie.

« Seigneur Hugue, je ne suis pas tout puissant ! L’Art qui me fut donné a son prix et ses exigences… Si vous me demandez encore, je m’inclinerai devant votre commandement : je puiserai en moi les forces pour que l’eau remplisse à nouveau ce puits, pour quelques jours encore… Mais je ne pourrai plus vous servir lors de l’assaut… Choisissez : mon épée ou l’eau. »

« Alouette… » la voix de l’homme est chuchotement à peine perceptible « Ce n’est pas à vous de vous battre … C’est une affaire d’hommes. Parce que nous, les hommes, nous nous battons pour vous, pour que vous n’ayez pas à le faire… »
« Seigneur d’Alfaro », ma voix est résignée : ce sujet de désaccord entre nous est évoqué souvent, « Vous avez raison : nous nous battons en hommes… J’ai été élevé en homme… et je suis l’héritier de Père, votre comte, votre suzerain ! »

Il jure entre les dents.
« Demain… non, ce soir, j’irai proposer à Montfort de régler cette guerre en hommes ! En combat sans ménagements, et que la volonté de Dieu soit faite ! Oui, Alouette, je veux que toutes les femmes et leurs enfants, et aussi tous les vieillards et impotents quittent le château de Penne… Et vous partirez aussi ! »



16 juillet 1212 aube, Château de Pennes-en-Agenais.


« Il a refusé !... » Et le masque de fierté figée tombe : la lueur de défit dans le regard devient feu de haine pure, le sourire en coin n’est plus que moue de dégout et de mépris.
« Hugue… » je serre ses épaules raidies « Vous aurez l’eau… Laissez-moi trois jours… ne saignez pas les palefrois, cela les affaiblirait trop pour l’assaut que vous mènerez… Que nous mènerons…»
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MessageSujet: Re: Artemi, Seigneur de Mazerolles (Gascogne)   Mer 10 Sep - 16:04


Partie 4

* * *

Trois jours pour faire jaillir la source d’un puits desséché … Trois jours pour préparer le rituel de l’Elixir…

La magie qui m’entoure s’étiole de plus en plus. Je n’apparais plus que la nuit devant mes frères d’armes ; les journées je me terre dans la salle du puits…

Alba est parti. L’oiseau n’était plus que l’ombre de lui-même… Je lui ai ordonné de quitter ce lieu de perdition. De porter des missives… Nous espérions plus que de l’aide : un miracle !


* * *

21 juillet 1212, aube, Château de Pennes-en-Agenais.

« L’eau ! L’eau est revenue !... Miracle ! L’eau est revenue ! »

A l’aube, ce cris passe de bouche en bouche, enfla, étincèle sur les rayons du soleil naissant, devient chant, joie pure…
Dans la cour, des enfants pataugent dans de grandes bassines, bousculant les chevaux qui y boivent, en soufflant lourdement…
Les gens y dansent, courent… Des routiers aguerris riant comme des enfants, des femmes embrassant les enfants avec des larmes aux yeux et étreignant les guerriers avec une tendresse et fougue emplie de vie …
L’eau…Sève de la vie…

Je sors du donjon et cette liesse se déverse sur moi, comme une vague. Je chancèle, mais un tourbillon de joie m’emporte… L’on m’étreint, l’on m’embrasse, l’on me bouscule, l’on me tend un gobelet d’eau fraiche, l’on m’éclabousse…

Hugue me rattrape et me hisse sur un muret écroulé.
« Quin te va ? (comment tu vas ?) », chuchote-t-il.
« Que la vei bona (je crois que ça ira bien)… je tiendrai encore deux aubes… ensuite… Dieu pourvoira… »

« Rossignol ! Chante !... »

L’on me fourre la guiterne dans les mains. L’on m’acclame… Je me cale entre les pierres écroulées… Oui, je tiendrai encore deux jours, peut-être moins… Je chante…

Je chante toute la journée… Les visages se succèdent devant moi… Des enfants sont las et s’endorment à l’ombre… Les femmes préparent les pierres, recousent les habits, broient des herbes pour les blessures à venir… Les hommes aiguisent les épées, vérifient les armures… Tous se préparent au combat.

Parfois, certains se posent quelques instants, reprennent un refrain, ou m’en demandent une ritournelle qu’ils affectionnent particulièrement. Guilhem d’Aquitaine, Peire Vidal, Marcabru, Cercamon, Jaufré Rudel, Bertran de Born, Raimbaud d’Orange, Peire Rogiers… tout le trobar leu, le trobar ric et le trobar clus y passent ! (poesie simple, travaillée, et poesie hermetique)

Je rythme leurs mouvements. Je suis le martellement du forgeron sur le heaume cabossé, je suis le chuintement régulier de la cotte de mailles sur la lame d’une épée, je suis la respiration régulière de la monture que l’on selle, je suis chaque pas, chaque souffle…

Le crépuscule tombe. Je chante encore. Je sens le manche de la guiterne poisseux car les cloques sur mes doigts ont éclaté ; mais les cordes tiennent bon, et je continue de chanter…
L’on me demande une canso de Bernard de Ventadour… Elle parle d’une alouette… c’est ainsi que le Troubadour nommait mon Aïeule, la grande Aliénor.
C’est Hugue. Il est assis à mes cotés. Plus bas, un brazero fait danser es flammes sur le muret…
« Chante Alouette… Chante-nous tes canso à toi, celles de ton cœur… »
J’entame une ritournelle.
« Seconde Aliénor… Chante-nous la Seconde Aliénor !... Oc ! Chante-nous la Na Marsans ! » s’élèvent des voix. Je reprends les canso d’Ambroise. Elles parlent de ce pays et de l’amour, de l’aube et de l’espoir… Certains les fredonnent avec moi…

Je revois Beziers… notre assaut et folle espérance… Le dernier combat de Père… Le dernier combat d’Albéric… Carcassonne… Roger-Raimon, en chemise de lin, notre saint martyr… Termes… combats… replis, attaques, gémissements et râles d’agonies lentes, soif, ce soleil qui nous brule !...

« Il est une dame que j’adore
Son nom est Fin’Amor… »

« Ma Suzeraine, et seule Aimée,
Acceptez mon offrande,
Pour refleurir vos doux vergers,
Votre robe lavande,

Mon sang pour être votre pluie,
Mon souffle pour la brise,
Qui chanteront, Dame Jolie,
La Vie, de vous éprise… »

Une corde claque dans un gémissement. Une main s’y pose et étouffe sa plainte. Je lève les yeux. Hugue d’Alfaro me retire la guiterne des mains. « Vous m’avez épuisé le Rossignol », rit-il, « Maintenant, laissez-le se reposer… Sinon, il sera sans voix à l’assaut de demain ! »
Des rires lui répondent. Je le suis péniblement, docilement. L’on me donne des tapes dans le dos…

Hugue me raccompagne dans mes appartements dans la tour. Nous dépassons le dernier garde de nuit sur les remparts… L’escalier. Je m’arrête reprendre le souffle. La tête me tourne… Des flammes dorées…

Hugue me rattrape et me porte. Je me serre contre lui, blottie dans cette chaleur humaine que l’on nomme vie. Je sens son souffle sur mon cou…
« M’aimez-vous ? » chuchote ma voix, la voix d’Ambroise.

« Montrez-moi un seul qui ne vous aime point cette nuit, N’Ambroise… Dame Gascogne… »



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MessageSujet: Re: Artemi, Seigneur de Mazerolles (Gascogne)   Jeu 11 Sep - 15:16

Partie 5 et fin du siège de Pennes-en-Agenais


* * *

22 juillet 1212, Château de Pennes-en-Agenais.

Nous avons quitté les remparts protecteurs de Penne et avons attaqué le camp de croisés peu avant l’aube.

Seuls quelques dizaines de nous étaient à cheval, les autres milites  précédaient à pieds. Nous étions quatre cents routiers au début du siège. Quatre cent un, avec moi. Nous étions plus de trois cents à partir pour cet ultime assaut, laissant la ville à la défense de nos frères d’armes blessés et des femmes.

Le soleil n’était pas encore au zénith, lorsque nous avons dû nous replier. Nos sapeurs ont fait s’écrouler la première ligne des fortifications du village, coupant la route aux poursuivants. Mais nous étions murés, nous aussi…

Nous étions moins de deux cents à rentrer…

* * *

22 juillet 1212, nuit, Château de Pennes-en-Agenais.


« Vous devez négocier la reddition, Seigneur Hugue d’Alfaro ! Oubliez la fierté, humiliez-vous, si nécessaire, devant ce vavasseur et ce légat sans âme… Vous n’en serez que grandi dans les cœurs des enfants de notre pays… », ma voix est faible, comme la lueur de cette bougie tremblotante qui éclaire la salle souterraine du puits, « Un Mage ne peut changer le cours d’une bataille…  Hugue, je ne suis pas toute puissante… »

« Alouette… », la voix de l’homme tremble. Je sais qu’il serre les poings. Je sais que ses blessures saignent, je sens l’odeur de ce sang… Tout ce sang versé…

«Je ne peux faire de miracle », reprends-je, « et ce puits restera sec… Même si j’y versais mon sang goutte par goutte, il ne sera point changé en eau. Ne laissez pas Penne devenir un écho de Termes, je vous en prie… Dame Guillemette vous attend, et vos héritiers… »
« Ma Guillemette, elle est au Royaume Céleste… oui, Alouette, elle a payé la vie de notre quatrième fils par la sienne, il y a six ans de cela… Elle nous précède au Royaume, consolée… »
« Et le comte Raimon ? »
« Inconsolable… Sa fille préférée, bien que née hors la loi de l’Eglise… Mon puîné Raimon est le page du sien, Raimon également, à Toulouse. Et vous connaissez mon ainé, Guilhem… Merci de me l’avoir ramené de sa dernière bataille…»
« ?... »
« Si Dieu le veut, il se remettra… mais ne se battra plus jamais : il a demandé le Consolament ce soir… »

Nous gardons le silence… Nous le peuplons de cette communion muette d’échos de la bataille… Guilhem, à peine seize printemps, aussi téméraire et arrogant que son père, aussi gracile et rieur que la petite Guillemette… Cette bataille l’a blessé au corps, et l’a tué dans l’âme… C’est ainsi que l’on atteint le Royaume ?... Tel est notre chemin de croix, à nous, cadets gascons…

Les batailles les plus ensanglantées sont à la Sainte Madeleine : le 22 Juillet… Bezier et la mort de Père… Carcassonne et le martyr de Roger Raimon… Minerve et le bucher de près de cent cinquante hérétiques… Et Penne… Le vavasseur ne m’inspire que haine et dégout ! « Je veux les voir mourir tous », avait-il dit, refusant d’octroyer la liberté du départ des femmes et des enfants…

« Je revêtirai la chemise de lin et irai présenter, pieds nus et tête découverte, les clefs de Penne au Légat. », la voix du seigneur d’Alfaro est ferme. Je sais qu’il rentrera vivant à Toulouse… Je le vois combattre, encore et encore… je le vois auréolé de gloire… Et de sagesse… Servant la couronne de Toulouse… Le comte père, le jeune comte…
« Vous connaitrez des torrents de sang et l’ivresse de la victoire… » m’entends-je chuchoter, « Vous serez le rempart, le bouclier, fidele à la couronne occitane… Vous porterez sur votre lame notre revanche… Vous gouterez la vengeance… »

Le gascon tombe à genoux. Non point devant moi, mais devant cette apparition qu’il est le seul à voir…

Il part. Referme soigneusement la porte de fer forgé. Ses pas s’éloignent… Puis une secousse fait trembler les murs et quelques pierres roulent vers la grille…

Pour renaitre, il faut mourir…

Des flammes dorées remontent du puits, parcourent la pièce, l’embrasent… Je me sens prise dans ce feu qui me soulève… Je marche sur les rayons obliques du soleil crépusculaire…

* * *

25 juillet 1212, Château de Pennes-en-Agenais.

Un homme massif, avance, en chemise de lin tachée de sang… Il est à la tete de ceux qui quittent la forteresse… Il porte les clefs… Les pose aux pieds d’un homme qui porte une croix sur sa chasuble… Se prosterne à ses pieds, en signe de soumission…

Les gens s’avancent… Plus de titres ni de fierté… Tous égaux devant le regard de Dieu… Tous hérétiques devant les regards enfiévrés du Légat et de son bras armé…

Le vavasseur a un parchemin. Il lit des noms. Ses chacals les empoignent sans ménagement et égorgent ces milites déchus… Comme des bêtes…
D’autres sont menés aux buchers… Ils leur tordent les bras et les attachent avec une corde autour de la croix dressée en poteau central… Haeretici
Ils repèrent les robes sombres, et leurs font subir le même sort… Parfaits hérétiquesCathari, id est mundi... ('cathares, c'est-à-dire purs')

Je marche sur les rayons obliques de Crépuscule… Je marche parmi eux, mais nul ne me voit… Je leur tend mes bras, mais ne peux les effleurer… Je n’ai que leurs regards, dont je m’abreuve de souffrance et d’espoir mêlés… Martyrs…

Je vois un jeune garçon s’avancer de lui-même vers le bucher… Il porte une chemise de lin noir… A chacun de ses pas, il teint de son sang notre terre… Je vois le regard du Père, sa fierté et sa douleur… Le regard du Fils, sa joie et son espoir…

Il me regarde. Il me voit. Il me dit de n’éprouver ni peur ni tristesse… Il me dit de me réjouir, car je suis de celles qui donnent la vie… Il me dit qu’un fils part, mais qu’un autre viendra… Il me parle de l’espérance…

Je ne puis retenir mes larmes…

Alors il me sourit et chante…

Éclats de rire,
Bougies de cire
Eclairent nos Castels :
Chante la Joi,
Jeunesse est loi,
Fin’Amor et duels…

Excommuniés
Par vos traités,
Nous gardons notre Foi
En le Dieu Bon.
Et nous saurons
Etre honorables et droits !

Si aux buchers
Serons menés
Sans nul ménagement,
Nous en rirons
Et chanterons
En ces derniers instants...

Que la Faucheuse
Soit douce et joueuse
Pour gagnants et perdants :
Dans notre sang
Couleront nos chants
Au Pays Occitan !

Et cette ritournelle est reprise en chœur par d’autres gorges… Et les flammes montent… Montent vers le ciel…

La pluie tombe…


Dernière édition par Jezabel Charlotte le Jeu 11 Sep - 18:19, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Artemi, Seigneur de Mazerolles (Gascogne)   Jeu 11 Sep - 16:11

Fin avril 1213, sur les routes

J’ai quitté le crépuscule en te donnant naissance, mon fils. C’est toi qui m’en a tiré, par ton désir de vie. C’est la douleur qui m’éveilla de l’immobilité ; c’est ton cri qui dissipa les flammes mordorées…

Tu t’étais gorgé de sang et de chants lors de ta conception, tu fus baigné dans les lueurs du Crépuscule, le prix da ta naissance, tu l’as pris de tes propres mains par mes mains. Et il fut terrible…

Plus personne ne vit à la forteresse de Penne l’Agenais… Ceux qui s’y aventureront, n’y verront que des corps déchiquetés… Non, ils n’étaient que trop peu nombreux pour assouvir nos désirs de vengeance, trois dizaines de gueux armés et croisés. Mais leurs vies ont suffit à apaiser notre soif… Ta soif, mon fils…

Ta colère, mon fils, ébranla les murs et j’en forgeai la lance qui réduisit en poussière les pierres… J’ai creusé de mes mains le chemin pour nous vers la lumière du ciel… Pour que tu vois la beauté de l’aube, toi qui es né dans les ténèbres… Nous avons rampé… Nous nous sommes battus…

Je te tenais d’une main, accroché à mon sein, et de l’autre main, celle qui tenait la lame, je les tuais… Je donnais la vie et la mort… Tu buvais le lait et le sang mêlés…

Guilhem, mon fils… Il est temps pour nous de goûter à la paix…
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MessageSujet: Re: Artemi, Seigneur de Mazerolles (Gascogne)   Jeu 11 Sep - 17:14

1213

Mai – juillet : Bref retour à Montpellier.

Aout : Toulouse (Artémi de Mazerolles)
12 septembre : Bataille de Muret : Victoire de Simon IV de Montfort contre le roi d'Aragon, Pierre II (qui fut tué, et son fils emprisonné, et élevé par les Templiers) et son beau-frère le comte Raymond VI de Toulouse.

Septembre : Retour à Montpellier. Longue convalescence.

Décembre

Le fils ainé d’Ambroise est nommé héritier de Marsans et prend le titre de baron :  Aimeric baron de Marsans. Son frère Baudouin d’Acre devient son  viguièr (viguier , juge qui, dans le midi de la France, faisait les mêmes fonctions que les prévôts royaux dans les autres provinces)

Le domaine de Moissac est conféré au jeune Astrolab (qui a 3 ans), qui devient chevalier de Moissac.

Décembre (la veille de Noel) : Ambroise abjure l’hérésie cathare et fait pénitence au sein de l’Ordo Hospitalarius Sancti Spiritus de Montpellier, en tant que Sœur laïque (vœux simples). Ses blessures et son infirmité l’empêchent de rejoindre la Milice de l’Ordre, bien qu’occasionnellement elle y enseigne l’art du maniement de l’épée.

1214 – 1217
Sœur Ambroise se consacre aux œuvres de l’Ordre. Purification magique (abstinence magique).
Parallèlement : implication discrète dans la coordination du soulèvement occitan (dès 1216).
Début d’implication dans l’Université de Montpellier.



1218
Toulouse. Artémi de Mazerolles.
25 juin : Simon IV de Montfort est tué lors du siège de Toulouse qu'il tente de reprendre à Raymond VII de Toulouse.
25 juillet : Amaury VI de Montfort lève le siège de Toulouse et se replie sur Carcassonne.
Décembre : Retour à Montpellier.

1219 – 1224
Sœur Ambroise est acceptée comme enseignante à l’Université de Montpellier.
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MessageSujet: Re: Artemi, Seigneur de Mazerolles (Gascogne)   Jeu 11 Sep - 17:49


Armoiries
À la création de l'ordre les armes sont: d'azur à une double croix pattée d'argent.



« Les ordres militaires ou hospitaliers avaient tous pris comme signe distinctif, à l'exemple des croisés, une croix de forme et de couleur variées, cousue sur les habits. Guy de Montpellier adopta pour son ordre une croix blanche à double croisillon, dont les extrémités étaient élargies en forme de croix pattée à branches évasées. » Cette croix blanche à double traverse était portée par tous les religieux sur le côté gauche de leur manteau noir et de leur robe blème (bleu très pâle).

Au moment où il prononçait ses vœux, le nouveau profès recevait le manteau noir des mains du recteur, qui lui disait, en lui montrant la croix : « Que par ce signe s'éloigne de vous tout mal, et que le Christ vous conduise au royaume éternel».

En 1596, Melchior de la Vallée interprète « cette double croix à douze pointes […] n'était point un simple motif de décoration ; c'était un emblème d'un symbolisme assez compliqué. Les trois bâtons réunis en une seule croix figuraient, pour les uns, le mystère de la Sainte Trinité, tandis que les douze pointes rappelaient le nombre des Apôtres. Certains y voyaient l'association de la croix du Sauveur et de celle, que tout chrétien doit porter dans son âme. Pour d'autres enfin, c'était une allusion au double fardeau que s'imposaient les membres de l'ordre, en travaillant à la fois à leur propre salut et à celui de leurs semblables.



Costumes

Guy de Montpellier choisit pour son ordre la couleur bleue.
Ses religieux portaient une soutane bleu ciel, devenue noire à partir de la seconde moitié du XVe siècle27, et un manteau noir avec capuche de même couleur, la double croix cousue sur le côté gauche de leur robe et de leur manteau.

Du xiie au xvie siècle : au chœur, ils portaient l'été un surplis avec une aumusse de drap noir doublée de drap bleu, et sur le bleu une croix de l'Ordre. L'hiver ils portaient un grand camail avec une chape noire doublée d'une étoffe bleue et les boutons du grand camail bleus aussi.

En France ils mettaient toujours l'aumusse sur le bras, cette aumusse étant de drap noir doublée et bordée d'une fourrure noire.
En Italie ils la portaient quelques fois sur les épaules, et en Pologne ils ne se servaient pas d'aumusse ; mais ils mettaient sur leurs surplis une espèce de mosette de couleur violette, qui n'avait pas de capuce et n'était pas ronde comme les autres, mais descendait en pointe par derrière.

Les commandeurs avaient à la boutonnière de leur soutane une croix d'or émaillée de blanc, et au chœur de l'église une aumusse de moire violette, l'été, ou un camail de même couleur, l'hiver.

Ce costume se maintint sans changement notable jusqu'au XVIe siècle.



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MessageSujet: Re: Artemi, Seigneur de Mazerolles (Gascogne)   Mer 24 Sep - 16:44

Carcassonne, août 1209



« Maman, raconte une histoire … », Azalaïs grimpe sur mes genoux et tire la langue à ses frères.
« Carcassonne… les chansons d’Artémi de Mazerolles.» lui chuchote Aimeric.
« Oui, Carcassonne ! » répètent en cœur Azalaïs et Enriko.

Carcassonne… Août 1209… Je sens, comme à chaque fois que je m’en remémore, la chaleur du soleil, étouffante, les clameurs de nos chevaliers, leurs chants en l’honneur du martyr de notre peuple…

« Lorsqu’Artemi arriva en vue de Carcassonne, l’armée des Croisés avaient encerclé la ville. Il s’arrêta à l’orée du bois et réfléchit à sa stratégie pour pénétrer dans cette seconde Alésia. »
« Il attendit la nuit, et se déguisa en croisé… »
« …et il galopa aussi vite que le vent à travers les lignes ennemies… »
« … et sauta par-dessus les piques et les palissages, avec un bond gigantesque… »
« …et tua tous ses poursuivants d’un seul coup d’épée… »
« Oui, Artémi sauta, mais fut désarçonné. Et n’eut d’autre choix que d’attaquer ses poursuivants. Il en tua une bonne douzaine, et les autres se retranchèrent. Lorsqu’il remonta en selle et repartit vers les murailles de Carcassonne, en chantant la gloire de la Gascogne immortelle,  les arbalétriers tirèrent. Mais les traits mortels devinrent roses purpurines, et ne le blessèrent point… »

Certains traits devinrent des roses… Mais d’autres transpercèrent la cotte de mailles et se figèrent dans ma chaire… Je hurlais à tue-tete nos hymnes gascons, bravant les croisés, et sentais le sang moite sur la chemise… Lorsque je franchis les portes de Carcassonne, sous les hurlements des cavaliers qui me poursuivaient, fléchés, comme des lapereaux égarés, par les défenseurs de la ville, la seule chose que je vis, ce furent les dalles de pierre et les pieds du sergent venu m’accueillir : je m’écroulai de ma monture, perdant connaissance et sang…

Je repris connaissance dans un lit. Tout mon corps me faisait souffrir. Je surpris l’inquiétude dans les yeux de Raimon Rogièr, réveillé pour accueillir ‘le gascon fou et héroïque qui avait franchi le camp des croisés et tué une cinquantaine de routiers du nord’. Mais l’inquiétude fut vite dissipée. De même que les ombres quant à mon identité… Quelques éclaireurs des deux cotés des remparts ont perçu la magie à l’œuvre : l’on ne couvre pas de roses le sol sous les remparts d’une cité assiégée.

Douce étreinte de deux amis d’enfance… Je sus en cet instant que c’est non pas moi qui apportais mon aide à cette cité assiégée, mais lui qui m’offrait les forces. Les forces pour combattre pour le pays de notre langue, pour nos valeurs de chevalerie et d’honneur, pour la Fin’Amor et la charité chrétienne, pour la bravoure,  pretz et paratge… Oui, c’est en cet instant que je sus que tant que je serais debout, je combattrai, par le glaive et le verbe, pour le pays Occitan, pour notre idéal…


« Le lendemain, nous vîmes une armée approcher : le Roi Peire II d’Aragon, suzerain des Trencavels et parent par alliance. Nous tentons de coordonner une sortie commune, afin de fondre en cisaille sur les croisés agglutinés sous les murailles, mais notre missive resta sans réponse… »
« Pourquoi, maman ? »
« La politique, mes cœurs, est complexe. Elle ne dépend pas uniquement du cœur des hommes, ni des alliances et serments de vassalités. Mais aussi craintes… Je ne sais pourquoi Peire avait agit ainsi… Sans doute craignait-il le courroux de Rome. Ou ne désistait-il point s’engager en croisade sur deux fronts à la fois... Ou voulait-il simplement épargner les vies des gens… Le cœur des souverains demeure souvent opaque… »
« Il a négocié ? »
« Oui, il vint dans la journée en personne, présenter les conditions de la reddition de Carcassonne. Et vous savez ce que Raimon Rogièr lui répondit ? »
« J’offre une ville, un toit, un abri, du pain et mon épée à tous les proscrits qui erreront bientôt dans la province sans ville, ni asile, ni pain

Je regarde mes enfants, avec à la fois de l’admiration et de la crainte. Les yeux des ainés brillent, Rosa Atalenta serre sa poupée de chiffons qu’elle appelle ‘Raimon Rosier’, et Astrolab dort paisiblement dans mes bras… Ils connaissent cette histoire par cœur. Oui, ce n’est plus une histoire, mais une de nos légendes, de celles qui font partie de nous à jamais… Tout comme Béziers… Légendes de nos héros et de nos martyrs…

Je revois encore la grande salle décorée d’oripeaux en honneur du Roy d’Aragon, la table dressée pour le festin… Raimon Rogièr m’offrant le trône de son domaine et de sa cité fière… Ce trône où s’asseyait Agnès de Montpellier, la mère de son héritier, et qu’il m’offre en cet instant et pour l’éternité de nos souvenirs… Et nos bannières jumelées,  de pourpre, azur et or de Gascogne, et la pourpre et l’argent des Trencavel…

« En effet, Raimon Rogièr refusa la reddition sans conditions ; il souhaita être le seul à endosser le poids des pêchers de son peuple, il exigea la vie sauve de tout habitant de Carcassonne, quelle que soit sa lignée, sa religion… Tous devaient être épargné, sans exception aucune… »
« Et Artémi partit au camp des croisés pour les pourparlers… »

Oui, je partis, en compagnie de Peire, dont Raimon Rogièr brisa solennellement et avec moi comme témoin, la suzeraineté. Ce roi qui nous avait abandonné ne pouvait être notre roi. Peire souhaita étendre sa protection sur ma personne, mais je refusai d’arborer son blason aux cotés du mien : mon honneur de jeune comte de Gascogne et mon dévouement pour les nôtres ne me permettaient point d’arborer le blason d’un roi qui nous avait abandonné…
Ma fierté faillit être cause de ma perte…


« En fin des pourparlers, où les conditions de Trencavel furent rejetées et par le légat et par Simon de Monfort, ce dernier brisa les règles de chevalerie et mit Artémi aux arrêts. Le gascon ne dut sa libération, ou dois-je dire la fuite, qu’à une aide discrète d’un Mage Flambeau de la suite de Peire… »

Je crus reconnaitre Seigneur Cadwallon, mais le Mage s’envola tel un phénix ou une étoile filante, remontant le firmament dans la nuit. Je ne gardai que son présent, un destrier andalou, qui me ramenait à Carcassonne…

« Ce n’est qu’un vavasseur ! » clama son verdict Baudouin, et tous applaudirent quand Aimeric entama cette ritournelle que j’avais jadis composée à chaud, alors que les routiers m’enfermaient dans une cage sur un chariot.

Il a un chien galeux,
Notre bon Roy de France,
Qui s’en alla en guerre
Dans la douce Provence.

Sous les murs de Béziers,
Il attrapa la rage,
Et d’un grand coup de pied
Reçut du Roy ses gages.

Le Roy reprit son jouet
A ce corniaud infâme ;
Et le Légat du Pape
Pria pour son peu d’âme…

Il est vrai que le Roy Philippe désapprouva formellement le Grand Mazel et reprit la lame Joyeuse à son vassal. Le Pape Innocent III désapprouva également… Le souvenir du charnier de Béziers était trop présent dans les esprits des deux camps. Dorénavant, la population devait être épargnée. Du moins celle de Carcassonne…

« Artémi fit part de son audience avec le Légat au vicomte. Raimon Rogièr fut attristé par tant de sécheresse de cœur de l’homme de Dieu… Plus tard dans la journée, nous vimes une troupe se diriger vers le faubourg du Castellar. Nous décidâmes d’une sortie, pour défendre le bourg précieux : nos réserves en eau en dépendaient… »

Je ne pus me résoudre à priver la ville de ses défenseurs : nous n’avions que cinq cent chevaliers et deux mille piétons. Aussi ne pris-je que deux cents chevaliers et cinquante arbalétriers, tous volontaires. Nous profitâmes de cette sortie dans la nuit pour faire quitter la ville à Dame Agnès et le jeune Raimon, qui partirent pour Foix, ainsi qu’aux Mages bons chrétiens de l’alliance devenue orpheline par un édit de la Maison Jerbiton…

« Artémi et les siens parvinrent à Castellar peu avant l’aube et tendirent un piège. Le nombre total des routiers du nord avoisinait les cinq mille hommes : nous étions donc dans un combat équitable : à un contre vingt. Cinq cent hommes s’engouffrèrent dans le bourg, et furent massacrés par nos arbalétriers, et achevés par les cavaliers. Les survivants fuirent et un nouvel assaut des croisés déferla sur le bourg. Mais nous avions divisé nos forces et cent de nos cavaliers sortirent et contournèrent le bourg : nous priment à revers les routiers… »

C’est alors que les flèches des réservistes croisés obscurcirent le ciel palissant… Et je vis le Mage. Vêtu de la pourpre de Rome. Maison Guernicus… Il commandait ces routiers, sans se mêler à la bataille…
Il fut le premier à faire appel à l’Art.
Il fut le premier à me défier en duel singulier à mort, brisant les préceptes du Code d’Hermès…
Il chargea, tenant fermement sa lance et son bouclier.
Je reçus le choc en pleine épaule : la lance se brisa et se figea en moi, comme un clou démesuré… Mais j’ai pu le frapper. Une fois. Une seule. Avec Heredor. La lame de fer froid eut raison de son armure enchantée et mordit profondément la chaire.
Le Mage tomba, désarçonné.
Il implora pitié.
Il m’offrit une rançon et sa parole de quitter cette terre. Je lui offris une monture…


« Lorsqu’Atrémi rentra à Carcassonne, avec quelques dizaines de chevaliers, le vicomte l’accueillit avec une surprise : il avait mené un assaut sur le camps des croisés le matin même, et avait fait prisonnier en la personne de … »
« Simon de Monfort ! »
« Exact. »
« Et vous l’avez laissé repartir ?... »
« Oui. Il nous laissé la rançon la plus précieuse dont il pouvait faire preuve : sa parole… Nous l’avions laissé partir à l’aube. Nous lui avions offert sept jours de siège, son honneur de chevalier et de bras armé de l’Eglise… Nous le regardions partir, heureux. Nous étions victorieux… »

Pendant sept jours, je vous ai chanté… Raimon Rogièr… Nous avons chanté… Dans cette salle où les trônes nous étaient devenus superflus, car chaque habitant de la ville nous tressait des couronnes de fleurs et de paille… Sur les remparts, nos refrains étaient repris par les gardes et les enfants… En ville, où à défaut d’eau le vin coulait, et les festins servis jusqu’à l’épuisement des vivres et des convives… Nous chantions votre martyr, Raimon Rogièr Trencavel… Nous vous chantions, vous, âme incarnée du pays de notre langue…

« A la septième aube, nous ouvrîmes les portes et il partit… »

Je vous regarde partir… Et le soir, les habitants quittent la ville, en processions solennelles. Chacun porte une bougie dans les mains. Les flammes sont vacillantes, comme nos vies, comme votre vie que vous nous avez offerte… Nul homme n’est rudoyé : Simon de Monfort donne rarement sa parole, mais lorsqu’il s’engage, il est un homme honorable. Je le vois encore passer sa propre lame à travers le corps d’un de ses routiers qui avait osé malmener un hérétique vêtu de noir…
Nombreux se dirigent vers le toulousain…
Plus loin sur la route, Raimon VI accueille les épargnés… « Allez à Tolosa », leur dit-il. Il me serre dans ses bras comme un père… je me battrai, me dit-il, mon neveu m’a ouvert les yeux et son sacrifice me fait honte de moi-même… Il me fait les mêmes aveux que quelques jours de cela le Roy Peire d’Aragon…
Je sais que nous nous battrons. L’Albigeois se relèvera de ses cendres. Le Pays Occitan marchera sous la même bannière…

Je partis pour Toulouse.  Trois mois plus tard, le 10 novembre 1209, Je revis Raimon Rogièr en rêve.
Nous apprîmes sa mort quelques jours plus tard. Son corps fut exposé en la chapelle de Carcassonne. Simon de Monfort accepta que les gens du pays viennent pleurer et l’honorer…
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MessageSujet: Re: Artemi, Seigneur de Mazerolles (Gascogne)   Jeu 25 Sep - 21:58

Bravo et merci pour ces comptes rendus de parties sur Béziers et Carcassonne (et oui, c'était des solos Very Happy )
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MessageSujet: Re: Artemi, Seigneur de Mazerolles (Gascogne)   

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